ASSOCIATION SAUVER L'IMZAD

Farida Sellal. Auteure et fondatrice de l’association «Sauver l’Imzad» : «Le désert m’a appris à me construire»

Farida Sellal. Auteure et fondatrice de l’association «Sauver l’Imzad» : «Le désert m’a appris à me construire»

Assouf N’Ténéré, paru récemment à Casbah Editions, est dans la même veine que vos deux premiers livres. Le désert est au centre de toutes ces productions. Vous vous intéressez depuis des années aux paysages du Sahara et à ses hommes. Qu’y avez-vous découvert qui vous incite à y revenir constamment, mais surtout à raconter cette expérience ?

Au départ, ce fut peut-être une aventure et une volonté assumée par un couple pour participer à la construction du pays de nos ancêtres qui avaient vécu les affres de la lutte pour retrouver la liberté. Dans les années soixante-dix, le sentiment de volontarisme était très fort chez les cadres algériens.

Ces contrées désertiques m’ont quelque peu permis de remonter l’histoire. Le désert m’a appris dès les premiers jours à me construire, à découvrir la force de la nature et à vivre son calme éternel et sa force impétueuse.

Mes responsabilités au sein de l’administration des PTT m’ont permis de découvrir la vulnérabilité, la modestie et l’infinie sagesse des gens du désert, ainsi que leur sens de la liberté et la valeur de la parole. J’ai découvert que dans leur nudité matérielle, ils restaient hauts : ils étaient hauts sans être hautains et voyaient loin sans être détachés.

J’ai alors décidé de faire connaître leurs valeurs avec tous les moyens en ma possession pendant, durant et après mon séjour parmi eux. J’ai eu beaucoup de chance car j’avais parcouru des milliers de kilomètres pour les voir, vivre avec eux, les aider et comprendre la nature qui les entourait.

J’ai alors compris et aimé cette nature rude, mais auguste et qui devenait pour moi le reflet de l’existence. Je me suis dit qu’il fallait passer le message aux autres pour qu’ils comprennent que la vie est un don de Dieu et que l’amour doit être notre valeur refuge : soyons modestes et sereins comme la nature qui nous nourrit, nous berce et nous unit.

La musique Imzad n’est jamais loin. Des photos de musiciens touareg figurent dans votre beau livre. Pensez-vous qu’il serait possible de parler du Sahara sans évoquer ces musiciens qui maintiennent vivant un patrimoine ancestral ? Vous animez une association «Sauver l’imzad» qui défend cette musique. Des actions ont été concrétisées par votre association, telles que Dar El Imzad (Maison de l’Imzad). Vous écoute-t-on suffisamment ?

L’Imzad fait partie de ce monde.L’Imzad qui est l’âme des Touareg allait disparaître. Aujourd’hui, il a reconquis ses lettres de noblesse. L’association que j’ai créée a atteint ses objectifs : ressusciter l’Imzad, le faire connaître dans le monde, l’enseigner dans les écoles, en faire un produit culturel, le consacrer patrimoine immatériel de l’humanité reconnu par l’Unesco, le faire évoluer de la tradition à la modernité, lui créer un socle indétrônable avec Dar El Imzad, et surtout le faire aimer par ses enfants et les algériens pour le protéger.

L’objectif a été atteint. On mettra en place certainement une fondation pour pérenniser ces actions. J’ai souffert, mais j’ai été suivie par beaucoup de gens. Il reste du chemin à parcourir…

Vous évoquez également les femmes qui «gouvernent» à nos jours la société targuie, Tinhinane, Takama, Dassine, etc. Que peuvent tirer les autres Algériennes du parcours de ces femmes qui se sont imposées dans leur société ?

La femme a toujours été au centre de la société des gens du désert : c’est la gardienne de la tente, de la famille et donc de la descendance. Elle a toujours et de tout temps été respectée. Elle a même été la référence et le guide de la société. C’est là une preuve de la grande sagesse des Imohars.

Tout devait se transmettre par la femme, et pour ce faire, la meilleure façon d’y arriver : la respecter. La société targuie n’a jamais été sectaire ou obscurantiste. L’histoire de l’Algérie a été souvent marquée par de grandes femmes : Tinhinane au Hoggar, El Kahina dans les Aurès, Fatma N’soumer en Kabylie, M’barka bent el Khass El Amira el Hilalia à Brézina et toutes les héroïnes de la Révolution nationale et j’en passe… C’est là le trait d’union de la nation algérienne.

Je peux vous citer des milliers d’exemples de la participation de la femme algérienne à tous les combats de la vie : guerrière, poétesse, politique, artiste, etc. Des cimes de l’Atakor on entend encore la chaleur de la voix et les belles paroles portées par l’Imzad jouées par la belle princesse de la poésie et virtuose de l’Imzad : Dassine. Comment ne pas être fière de porter cette histoire authentique ?

La passion du désert est partagée par votre époux, le Premier ministre Abdelmalek Sellal, qui a préfacé votre dernier livre. Dans ce texte transparaît l’intérêt de M. Sellal pour le Grand Sud, où il a fait une partie de sa carrière. La passion des grands espaces sahariens est-elle familiale ?
Monsieur Sellal a préfacé naturellement cet ouvrage, car on a vécu ensemble et en toute complicité ces moments importants de notre vie. La sagesse et la mansuétude qui sont des attributs des gens du désert ont trouvé avec mon mari un complice pour en faire un instrument au service de l’homme et de ses compatriotes.

Vous êtes aussi photographe. Votre passion pour le désert n’est pas à dissocier de cette autre passion qu’est la photographie. Pourriez-vous nous en parler davantage ?

J’ai beaucoup peint et photographié le désert et d’autres régions du pays. C’est ma passion, mais j’ai surtout voulu fixer à jamais les hommes et la nature du désert aux différents moments de la vie sur terre pour en fixer l’intemporalité.

La photographie reste expressive, car pour moi elle n’a jamais été une prise de vue d’un paysage ou d’un visage, mais plutôt une expression, un sentiment d’un espace temps. Si une photographie n’est pas expressive, elle reste une nature morte : j’ai toujours voulu éviter cela. Pour moi, une photographie c’est tout simplement l’expression de l’«Assouf».

Vous avez écrit un récit édité à Casbah Editions, Fares, dont la facture autobiographique est assumée. Depuis, vous n’avez plus publié un autre texte de fiction. La fiction ne vous tente plus, ou y a-t-il des projets en vue ?

J’ai, effectivement, publié à deux reprises un récit authentique qui se voulait être un témoignage. Ce n’était pas une fiction, mais une réalité vécue et assumée, une manière de sensibiliser les autres sur les souffrances humaines déshumanisées.

Il y aura d’autres ouvrages, car il me paraît fondamental de laisser des témoignages pour remercier et être reconnaissant à Dieu le tout puissant pour nous avoir donné la vie. Il nous faut la mériter. Pour ce faire, il faut rester soi-même, accepter l’autre, s’élever au maximum au sens moral du terme.

D’ici la fin de l’année, je publierai un autre ouvrage sur l’Imzad pour terminer ma mission envers cette grande région et j’entamerai certainement d’autres écrits au seul bénéfice de l’homme et par amour pour mon pays et les hommes. Je tiens à préciser que les royalties que je percevrai du livre Assouf N’Ténéré seront versés à l’Association des non-voyants «Israr», dont le siège social se trouve à Dar El Imzad à Tamanrasset et qui est présidée par Mohamed Kacemi.